La crèche provençale de M.FONTAN

Extrait de l’ouvrage de Pierre FONTAN, Majoral du Félibrige : « La crèche Provençale » qui  évoque les santons FILIPPI, décrivant parfaitement et certainement avec une grande justesse  le principe créateur de ceux-ci, d’autant qu’André Filippi ayant réalisé tous les bois gravés qui illustrent le livre, on peut imaginer que le texte ci-dessous a reçu son approbation:

C’est en 1935 environ qu’un groupe de jeunes artistes chercha d’abord à revivifier dans un esprit local et régional l’art de la gravure originale et plus spécialement de la gravure sur bois. Ils prennent contact avec les félibres et sont soutenus de leur amitié. leur art évolue rapidement dans le sens de l’imagerie et de la stylisation provençale. La connaissance de l’œuvre de Dellepiane les influença eux aussi, non au regard de la manière, ni de la technique, mais en les mettant en éveil sur les ressources de ce que nous plaisons à appeler l’esprit santon. Céramiques (Delduc), meuble (Fumagalli), Estampe (Filippi, Julien, Pertus Grinda), rien ne fut négligé et en diverses expositions leurs tendances s’affirmèrent franchement. Enfin, en 1938, au musée du « vieux Toulon », en compagnie de quelques santonniers étrangers à notre ville — notamment Madeleine de Terris — deux d’entre eux, Grinda et Filippi présentèrent quelques pièces. Grinda qui ne semble pas malheureusement développer une production pour laquelle il était doué, montra entre autre une « bohémienne» accroupie, un enfant sur ses genoux, tout à fait nouvelle, très réussie. Il a enrichi d’un beau «dindon» la basse-cour de la crèche.

Filippi débutait avec un « berger à Solliès-Ville» d’après nature, original et sincère. Encouragé par des critiques clairvoyants, il se mit à l’œuvre avec ardeur et ténacité. Dans une ville où la fabrication était interrompue depuis de nombreuses années, il se trouvait indépendant de tout chef d’école, libre de toute influence de toute routine. Il ne rejetait pas pour cela toute tradition, bien au contraire. De ses songeries, des avis de quelques amis, il élaborait une idée directrice, un programme. Il voulait maintenir le Santon et la Crèche dans leur norme séculaire sanctionnée par une pieuse popularité. Établir des personnages connus ou nouveaux en un art simple et dépouillé,  d’un modelé assez poussé pour qu’ils restent humains, mais non trop fouillés à coup d’ébauchoir eu égard à leur dimension et à une légère stylisation. Cette dimension devait rester réduite de façon que la statuette puisse s’intégrer à l’échelle des accessoires nombreux et véridiques de toute un site provençal. Filippi n’imaginait ses santons que dans leur cadre. Ce cadre ne devait se composer ni de chalets suisses, de chaumières idylliques, ni de palais mauresques. Il fallait mettre en œuvre tous les éléments architecturaux qui nous sont familiers, (familiers au point que beaucoup ne savent pas les voir)  parmi lesquels nous vivons, qui ont formé l’éducation de nos yeux et font sentir à nos âmes, mieux que d’autre, certaines formes de la beauté créées par l’homme ou naturelles. Ce sera un décor dans le type des villages, bastides et masages provençaux, plus spécialement ceux du pays toulonnais. Inspiré des modèles réels, nous allions dire vivants, il éveillera en nous et non sans attendrissement, la vision d’un Solliès-ville, d’un Revest sur leur coteau, d’un Six-Fours avec ses quatre-vingt-trois hameaux  , d’un Châteaudouble dans ses gorges…

L’expérience aidant notre santonnier a adopté les seules dimensions réduites de 3 cm et 1 cm 5 : santon-mouche et santon-puce. A cette échelle réduite une crèche complète tient peu de place. Cela facilite aussi, poids et volume, l’expédition, et donc le légitime succès matériel de l’œuvre et la diffusion de l’idée de Provence.

Dès le début sortaient quarante types. L’artiste renouvelait d’abord les personnages classiques en les traitants à sa façon à la fois bien traditionnelle et bien personnelle. Il les modernisait discrètement de façon qu’aucun d’eux ne détonne, même placé parmi les bonnes pièces de toutes origines. Il a créé la « marchande de cade» bien toulonnaise. Il a repris le «bohémien» suivant le modèle familier du gitan tondeur de chiens armé de grands ciseaux. Au berger il a joint « le chien» que la plupart oublient. Et parmi les quatre-vingts sujets  formant les cinq milles pièces annuelles auxquelles il arrive maintenant, on peut noter comme nouveaux ses «farandoleurs», son «guardian», un «rôtisseur», un «marchand d’ail», un «paysan à la brouette», la «carriole de Maraîcher», etc…

Tous sont de galbe bien enveloppant. Pas de saillie trop anguleuse, les accessoires faisant corps avec la statuette. Les traits du visage sont marqués en quelques touches vives et légères. On ne force pas l’expression. Suivant les meilleurs principes celle-ci résulte de l’ensemble du petit personnage et non d’une grimace plus ou moins accentuée. Les coloris sont exacts et bien nuancés, chantants mais non criards.

Suivant donc son plan d’un an à l’autre et d’ailleurs soutenu par le succès, Filippi a réalisé de nombreux accessoires construits, enfin! dans le meilleur style provençal rustique. Certes, déjà bien des amateurs mettaient leurs soins à édifier les menues constructions de leur crèche selon les modèles du terroir, que tant de gens bien intentionnés n’avaient pas observé. Nous avons noté les compositions de M. Mazet, heureuses en un sens, mais fixes et limitées à quelques édifices. Au point de vue de la diffusion commerciale et de la diversité des éléments, notre imagier est, sinon le premier à y avoir pensé, du moins le premier à avoir réussi un ensemble complet. Son «étable» au porche largement ouvert, peut s’accoter à une «maison» dont l’une des fenêtres forme entrée de pigeonnier. Les toitures sont en tuiles canal avec corniches en génoises. Ainsi avons-nous plusieurs maisons et bastides, des oratoires, des porches, des moulins à vent ou à eau … avec tout cela les arbres typiques du pays, le cyprès, le pin, l’olivier sobrement stylisés.

L’extension de la clientèle étrangère du santon qui voit en lui un  «souvenir» du midi, a conduit bien des santonniers à fabriquer des sujets isolés, de fortes dimensions, la plupart en plâtre. Peinturlurés sans esprit, avec des expressions, des attitudes posées, comme devant le photographe, «Mireille et Vincent» d’opéra-comique, «vieille» au sourire figé, etc…. On sait ce qu’il faut penser de cette industrie. Le courant qui risquait  de corrompre l’art populaire a porté Filippi à constituer des lots quelque peu détachés du pur programme Crèche et qui forment ses «visions de Provence». Le santon est tiré du Belem. Il est replacé sans changement ni modification dans les actes et les aspects de la vie courante: «Rue du village» ou «Autour de la fontaine». Aussi bien certains monuments établis en vue de cette partie secondaire du programme, constituant des bibelots-souvenirs de bon goût : «chapelle St Joseph» de Pignans; «St François» de Borme, etc… D’ailleurs toutes ses petites bâtisses gardent naturellement leur place dans les paysages de Bethléem.

 

 

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